Nuit et désert

Des formes allongées, ondulantes, tordues, accidentées. Des formes qui s’ouvrent et se ferment, aspirent et inspirent, frottent et piquent, caressent et réconfortent, troublent et interrogent. Des formes à peine perceptible dans l’espace avalant du désert, immense et abyssal, là où danse la vague du vent, là où se perdent les hommes, là où l’horizon donne un semblant d’infini. C’est dans les nervures du monde qu’Alexandre Arminjon est allé chercher une source d’eau pure pour son regard, au milieu du désert d’Atacama au Chili, ample territoire qui livre des secrets et entonne un chant mystérieux à celui qui l’écoute.

Ces formes trouvées par le photographe émanent de la vie des rochers et du vent, de l’existence mutique des pierres et des plaines, au cours d’une errance humaine confrontée à l’aspérité d’un tel lieu. Comme si l’endroit n’était pas assez celui de la solitude et du danger, il fallait qu’Alexandre Arminjon vive la perte d’un être cher au même moment. Prévenu par téléphone, il est alors entré dans une phase de deuil intense, habité d’une douleur nouvelle. Le voici soudain traquant les sépultures naturelles, les gouffres grondants, les escarres de la roche, les scories du sol. Tout le rappelle à sa blessure, tout déclenche en lui de profondes réflexions sur la condition humaine, sur l’acte de poursuivre, sur la survie d’un être au coeur d’un terrain hostile.

Surtout le photographe a décidé de continuer. Juste après avoir pensé à un retour immédiat, il a préféré la voie inverse : terminer son travail. Et c’est là où commence la grande saisie du paysage, la tranche émotive prélevée dans de larges morceaux du réel. Prises à la chambre, ses photographies sont autant de tentatives de dire le poids de la perte d’un être cher, un vagabondage mélancolique où sont convoqués souvenirs et croyances, un hommage humble contre la disparition devant l’apparente éternité du désert.

Ce premier travail, celui de la collecte, donne naissance à la suite où Alexandre Arminjon, en véritable chimiste, étudie la matière même de la photographie. Il utilise le procédé de la solarisation, c’est-à-dire une altération recherchée de la surface de l’image où la lumière et l’ombre s’inversent. Surgissent alors des ciels noirs, des plaines blanches, des apparitions au milieu des rochers. Parfois c’est le visage d’un homme qui se dessine dans l’ondulation d’une pierre, parfois c’est une tête de lion. Qu’importe ce que le regardeur trouve, Alexandre Arminjon invite à la contemplation d’un vide, à la découverte d’un presque rien. Il nous conduit dans les interstices du désert, ses différentes strates, ses failles qui enclenchent en nous comme une brûlure. Celle d’un jour noir, d’un tragique périple au fond de soi lors duquel nous nous reconnaissons mortels.

Jean-Baptiste Gauvin